La sexualité.

J’ai juste envie qu’on en parle. Comme ça, simplement. Comme on parle du quotidien, de la météo, des travaux, du boulot, du corona. « On », c’est-à-dire nous tous. Nous, les êtres humains, qui sommes tous un jour confrontés à une forme de sexualité.

Pourtant ce n’est pas un sujet de conversation comme un autre.

Tu vois de quoi je parle ? Quand on rougit, quand un ami donne un peu trop de détails. Quand on se sent mal à l’aise d’en parler avec certaines personnes (maman, mamy, le voisin, la collègue, le facteur, tante Gertrude…). Quand on ne veut pas savoir. Quand on a peur d’être jugé. Quand on juge aussi.

Aujourd’hui j’ai juste envie qu’on prenne conscience que ce sujet reste plein de tabous et que toi et moi, on se demande pourquoi. On expérimente tous une forme de sexualité, alors de quoi est-on gêné ?

Parler de sexualité : où est le problème ?

T’aimes bien quoi ? Qu’est-ce qui te fait vibrer ? T’attire ? T’effraie ? T’intéresse ? Qu’as-tu vécu comme belles et moins belles expériences ? Qu’aimerais-tu partager ?
Des questions si évidentes, pour un sujet anodin. Un blabla quotidien, une simple expérience.

Mais pourquoi ça nous gêne de parler de sexualité ?

Revenons sur notre éducation pour tenter de comprendre d’où provient le malaise.

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Et si cette gêne remontait à notre enfance ?

Quand on y réfléchit, les tabous entourant le sujet de la sexualité dans un dialogue adultes-enfants sont souvent très importants.

De l’enfant qui pose ses premières questions sur son sexe à la découverte de la masturbation, en passant par le célèbre Papa, maman, comment on fait les bébés ?, comment le parent réagit-il ? Souvent, avec beaucoup de bienveillance et un brin de maladresse, le parent va : rougir / bégayer / nier / changer de sujet / tenter une explication scientifique / parler d’une histoire de petite graine / faire comme s’il n’avait ni vu ni entendu / … (biffer la mention inutile). Plus l’enfant pose de questions en détails, plus le parent transpire. Et l’enfant, tel un miroir, renvoie à l’adulte sa propre gêne.

Le résultat ? L’enfant intègre cette gêne ou cette pudeur et comprend que ce sujet peut mettre mal à l’aise. Il ne pose pas ses questions librement. Il n’apprend pas.

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Et quand l’enfant grandit, que se passe-t-il ?

L’adolescence, rappelez-vous : on voit son corps changer et ses envies sexuelles apparaître ou se transformer. Mais comment comprendre ce qu’il se passe, ce qu’on ressent, comment apprivoiser son nouveau corps sans pouvoir en discuter de manière naturelle avec nos référents, ceux qui nous apprennent tout de la vie (parents, grands-parents, instituteurs,…) ? Tout, sauf la sexualité.

Les tabous entourant notre propre sexe mènent à une méconnaissance criante de notre corps.

A titre personnel, j’ai pris conscience du problème quand plusieurs de mes amies me disaient ne pas oser mettre de tampons de peur de “se tromper de trou”. Comment est-ce possible que se toucher ou poser des questions sur son sexe soit si honteux, ou que notre pudeur soit si importante, qu’on en arrive à avoir peur de tromper de trou ? Aujourd’hui je m’interroge : qu’est-ce qui amène une société à laisser grandir ses enfants sans connaître leur propre corps ?

Une grande partie de notre apprentissage se fait par mimétisme. Or durant l’enfance, a priori, nous n’avons pas été témoins de sexualité. Et durant l’adolescence, nous découvrons la sexualité à laquelle nous avons accès : celle des médias d’une part, et celle de la pornographie d’autre part.

Les médias mainstream montrent souvent des corps nus parfaits hypersexualisés en publicité et une sexualité romancée dans les films et séries : tout est beau tout est propre, les personnages savent dès la première fois comment s’y prendre, ils ressentent du plaisir directement, ils ne se protègent pas,… bref, bien sympa mais pas très réaliste ni éducatif.

La pornographie, de son côté, pourrait être éducative mais sans recherches approfondies, elle représente souvent un certain fantasme (machiste) à répétition. Et surtout, c’est à nouveau une fiction souvent loin des réalités concrètes d’un échange sexuel. Sans approfondissement, ces biais donnent donc malheureusement une représentation assez limitée de la sexualité.

Sans oublier l’absence du rôle éducatif de l’école où les cours d’éducation à la sexualité sont absents ou très ponctuels. En l’état des choses, ils ne suffisent pas à déconstruire cette gêne intégrée et à réellement amener à une discussion décomplexée de la sexualité.

En bref, la sexualité s’apprend sans cadre si ce n’est ces références unidirectionnelles (médias et pornographie). Cet apprentissage dépend donc entièrement de notre entourage plus ou moins proche, de l’importance des tabous pour ces personnes, ainsi que de nos premières expériences. Bonne chance…

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Pas d’apprentissage ? La porte aux clichés est officiellement ouverte

De notre rencontre de la sexualité à l’adolescence, on retient souvent beaucoup de clichés plus ou moins conscients, qu’il semble difficile de déconstruire.

Faisons un petit tour d’horizon des mille et une recettes pour bien se mettre la pression – et je ne cite ici que les dynamiques hétérosexuelles, que je connais mieux, mais je serais curieuse de connaître celles qui animent les autres orientations et identités sexuelles.

Il y a la pression d’être un bon coup, de ce que le partenaire peut penser, de ce qu’il peut dire aux autres, de ce que les autres vont se dire entre eux. L’homme doit être viril, puissant, endurant, confiant, avoir envie tout le temps, avoir un orgasme mécanique, systématique, facile. La femme doit être douce et mystérieuse tout en étant « chienne », s’adapter au plaisir de l’homme, avoir besoin de la pénétration. Il ne faut pas changer trop souvent de partenaires sinon on est une fille facile mais avoir eu peu de relations, « c’est triste, tu risques de regretter ». Si elle n’en fait pas assez : elle est coincée ; si elle en fait trop : c’est une salope. (Au passage : c’est quoi pas assez ? c’est quoi trop ?)
Dans les autres idées reçues, on trouve : L’orgasme de l’homme termine le rapport sexuel. La femme doit offrir sa virginité à la bonne personne. L’homme ne doit pas avoir de doute.

En plus de la pression individuelle, il y a une pression sur le couple lui-même : il faut le faire un certain nombre de fois par semaine/mois, il faut varier les positions, les lieux, tout essayer, etc. Il y a même une pression pour la reprise de la sexualité après l’accouchement, le corps à peine remis de l’événement et les nuits déjà si courtes.

Enfin, les jeunes filles apprennent très tôt qu’à leur première pénétration, elles auront systématiquement mal, que c’est normal. Et quand la douleur continue, revient, voire si la douleur ne part jamais, elles ne savent pas que c’est anormal – ou elles n’osent pas le dire pour ne pas avoir l’air inexpérimentées. Comment est-ce possible que ce sujet soit si complexe, si honteux au point que la douleur devienne une norme ?

C’est là que ces tabous posent un problème.

A cause de cette gêne et de l’absence de discussion qui en découle, il est possible de ne pas réaliser qu’un comportement qui nous déplaît peut être signalé et changé, qu’une sensation désagréable peut être signe d’un quelconque souci auquel il faut apporter une solution. Ces tabous entravent la discussion au sein même du couple et entraînent donc aussi potentiellement une peur de dire non ainsi qu’une gêne dans l’acte lui-même.

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Jusqu’où ces tabous peuvent-ils mener ?

Je vois dans ces tabous une lourde entrave à l’épanouissement et à la liberté sexuelle, ainsi qu’au bien-être vis-à-vis de son corps et de sa sexualité.

J’ai pris conscience de cela lorsqu’une amie très proche et très chère à mon cœur m’a dit ceci :

En fait, je ne savais pas qu’on pouvait faire l’amour sans avoir mal. Je pensais juste manquer d’entraînement.

Lorsqu’elle m’a dit ça, je vivais (et avais toujours vécu) une sexualité où la douleur était absente. L’idée qu’une amie pouvait avoir mal à chaque rapport sans savoir qu’il pouvait en être autrement m’a troublée, déroutée, choquée. Comment ai-je pu si peu partager avec elle sur ce sujet qu’elle n’ait pas su qu’une douleur non choisie pouvait – devait – être absente d’un partage sexuel ? Cet événement est un tournant majeur dans ma relation à mon intimité, aux partages et aux discussions sur ce sujet. J’ai compris à quel point ces tabous intégrés pouvaient avoir un effet dévastateur sur l’intimité, le plaisir, le bien-être.

Heureusement, les langues semblent se délier petit à petit. Plus ou moins vite, selon le milieu et l’entourage. Des initiatives sont lancées, comme le merveilleux Nicole. magazine, par exemple, qui offre une place publique pour parler de la sexualité et du plaisir féminin sans tabou.
J’ai envie de participer à ce mouvement. J’ai envie qu’aujourd’hui vous vous demandiez pourquoi vous ressentez cette gêne, cette pudeur ; que vous vous posiez les questions suivantes : qu’est-ce qui me plaît à moi ? Qu’ai-je envie d’essayer ? Qu’est-ce qui me déplaît ? Qu’est-ce que je n’ose pas dire, ou qu’est-ce que je dis et qui n’est pas entendu ? Et pourquoi ?

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Parlons-en. Toi, parles-en.

Si tu as des questions, si certains aspects de la sexualité te mettent mal à l’aise, si tu éprouves des difficultés,… parles-en. Peut-être une personne de ton entourage aura connu la même chose et pourra te conseiller, peut-être ton ou ta partenaire pourra-t-il/elle s’adapter à ce qui te convient.

Si tu vis une sexualité épanouie… Parles-en aussi. Peut-être cela va-t-il faire prendre conscience à une personne de ton entourage que la douleur n’est pas une norme ; ou tout simplement inspirer un couple qui s’ennuie. Alors d’accord, tu n’es peut-être pas obligé(e) de parler des détails les plus croustillants avec ton papy ou ton boss.

Mais s’il te plaît, parles-en !

Hélène Leclerc